NOUVELLE : « LA PETITE SIRENE REVIENT ET N’A PAS ENVIE DE DANSER CAR ELLE A MAL AUX PIEDS »

NOUVELLE : « LA PETITE SIRENE REVIENT ET N’A PAS ENVIE DE DANSER CAR ELLE A MAL AUX PIEDS »

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C’est une phrase qu’il fallait obligatoirement insérer dans le texte soumis au jury d’un concours de nouvelles organisé cet été par « Le Petit Festival de la Côte Vermeille ».

Voilà ce que j’ai proposé !

 

ET SYLPHIDE DEVINT STATUE

Il était une fois, il y a bien longtemps, l’équipage  Banyulencque d’une Catalane, au large du Cap Béar, releva dans ses filets une sirène ! Une très belle femme, ma foi ! Des yeux bleus comme la mer, des traits fins, une bouche pulpeuse, des formes harmonieuses et des cheveux blonds qui lui descendaient jusqu’aux reins. Enfin, jusque-là, car le reste était sans nul doute la queue d’un énorme loup de mer tant elle était proportionnée au corps de femme qui la surmontait.  Et cette créature du monde des profondeurs était bien vivante ! Elle criait à tue-tête en implorant l’équipage dans un langage incompréhensible : « Sylphide » – « Sylphide », ne sachant apparemment ne dire que cela, ce qui fut admis par l’équipage comme étant le prénom de cette créature. L’empoigner revenait à être repoussé violemment à grands coups de sa queue, quand elle ne parvenait pas à vous enserrer dans ses bras. La peur s’empara de l’équipage. Que faire ? Ramener au port cette trouvaille surnaturelle pour qu’elle soit exposée en public et, sans doute, rapporter beaucoup plus que le produit de la pauvre pêche effectuée et destinée à être vendue à la criée ? Remettre à l’eau cette créature sans doute protégée par Poséidon, Dieu de la mer, et conjurer ainsi le grand risque qu’il se venge en mettant en péril équipage et embarcation dans une tempête dont il avait le pouvoir ?  Et peut-être, alors, au contraire, pour avoir sauvé une de ses nymphes, bénéficier pour la vie de sa protection ? On a beau croire à un autre Dieu ou même ne croire à aucun, sans doute aussi par superstition, choisir la sagesse préconisée par le patron fut unanime. Et il fut promis, juré, que par crainte de passer pour des illuminés, de n’en parler jamais à personne. Mais le secret fut partagé. Et un secret partagé n’en est plus un, surtout quand l’histoire, colportée  de  grand-mères à grands-mères à leurs petits-enfants devient une
légende !

 

Dans ce pays, où tout est vermeille, la peau des gens qui ont le bonheur d’y vivre, les feuilles de la vigne en forme de cœur, le  liquide mordoré euphorisant qu’ils sirotent au son des coblas qui rythment la sardane dansée toute la nuit en offrande à la lune jusqu’à l’épuisement et au coquelinant du coq, au pied, donc, de ce paradis où vient mourir une mer aux reflets d’or sous le soleil et que l’on peut voir danser le long du golfe clair (sic), il se murmura un conte que les grands-mères,  à l’heure ou le marchand de sable passe,  chuchotent à l’oreille de leurs petits-enfants : la légende de  « Sylphide ».

Vint un jour, ou plutôt une nuit, que le Jaume, jeune pêcheur de Banyuls, danseur réputé de sardane et beau comme un astre, se mit en tête, contre l’avis unanime de ses compères de beuverie et de la Jeannette, son amoureuse du moment, de finir la nuit seul en mer en empruntant la barque Catalane de son patron-pêcheur.  Tenter, seul, au lamparo, ce qui était déjà imprudent,  une pêche aux anchois qu’il espérait miraculeuse et qui lui rapporterait sans partage quelques sous. Les implorations de Jeannette n’y suffirent pas ! Sitôt décidé, sitôt fait. La barque Catalane désamarrée vogue face au large, navigue dans des vents contraires et des eaux de plus en plus tumultueuses, comme sait le faire sans prévenir cette capricieuse mer. Et ce qui devait arriver, arriva ! Par quelle mauvaise manœuvre Jaume fut à la mer ? Et l’embarcation, toute voile latine claquant au vent qui forçait, s’éloignait jusqu’à ce qu’elle ne put être rattrapée, même par un très bon nageur. Loin de tout rivage, sans autre voile  à l’horizon, Jaume sut sa fin arrivée et résigné, se laissa couler en emportant l’image de sa jolie et tendre Jeannette dont il n’avait pas pu encore apprécier, faute à une résistance à toute épreuve de la part de la jeunette,  tous ses avantages.

Depuis le monde du silence, qui a comme tous le supposent, les pouvoirs surnaturels de son Roi, le peuple des sirènes, qui logeait, aux dires des pêcheurs Catalans qui croisaient les caps l’Abeille ou de Cerbère,  assistait impassible aux évènements depuis les profondeurs rocheuses. La fille ainée de la famille sirène, qui avait gagné cette année le grand prix de beauté des sirènes et avait un grand cœur qui était à prendre, pesta contre cette apathie générale ! L’occasion de s’émanciper de la tutelle de son papa lui était offerte et, attirée par la mise du noyé, après l’avoir examiné sous toutes les coutures, elle rêva à l’impossible sans le consentement du dieu de la mer Neptune.

— Dieu, supplia t’elle, qui protège les navigateurs, fais de moi un humain et permets que je sauve cet homme d’une noyade certaine en le ramenant à la côte et en faire mon homme ! Poséidon surprit tout son monde !

— Accordé pour ce qui te concerne mais je garde pour moi comme trophée la barque Catalane ! Deviens donc pour les humains «  Sylphide » ! Mais, saches que  quitter le monde sous-marin se fait sans retour ! N’existes pas que dans les rêves de cet homme !  Fais-toi aimer et fais-en ton homme ou tu seras immédiatement statufiée !

 

Pas de barque au port ! Guidée par le pressentiment qu’une chose tragique se déroulait à son insu, Jeannette, les yeux rivés sur l’horizon voilé par la brume marine poussée par le vent, attendait avec espoir en implorant sans distinction tous les Dieux qu’elle connaissait. C’est vers la plage qu’il fallait regarder ! Rejetées lentement par les vagues, deux silhouettes semblaient surnager et s’avancer vers le rivage. C’est là, sur le sable doré de la plage de Banyuls, que Jaume, dans les bras d’une jeune femme, vint s’échouer. Et Sylphide devint femme à l’insu de tous avant de sortir de l’eau sur deux splendides gambettes. C’est fou ce que les Dieux peuvent faire ! Tout à sa joie de retrouver son amoureux sain et sauf, accrochée au cou de Jaume, Jeannette remercia à peine cette splendide femme nue, ce qu’elle n’avait jamais consenti à faire pour son Jaume. Dans son esprit, cette créature se posa désormais comme étant une rivale dans la quête du cœur du garçon. Et Sylphide, laissant le couple à ses retrouvailles, disparut lentement dans la nuit en gémissant de douleur car il lui fallait s’habituer à son nouvel état, loin d’être naturel pour une sirène !

Tendrement enlacée avec son Jaume, Jeannette laissa de vieux souvenirs envahir ses pensées. Sa grand-mère lui avait raconté au cours d’une veillée au coin du feu cette vieille légende rodant autour des sirènes. Et si tout cela était vrai ? Le soir venu, sur la place de Banyuls, après que les pêcheurs de la côte aient assuré le patron de la Catalane perdue en mer que son outil de travail lui serait remplacé sans bourse déliée par la première Catalane sortie des ateliers de charpentiers, fut organisé en l’honneur du miraculé une de ces fêtes mémorables que le pays sait spontanément organiser à l’occasion. Au son des vingt-quatre mesures rythmées par les ténores, tibles, flabiol et tambori, les coblas enchaînaient sardanes et paso doble endiablés tandis que mille sortes de gâteaux au chocolat étaient proposées aux convives et que le Rimage coulait à flot. Jaume, seul roi coiffé de la baratina pour l’occasion, virevoltait en tenant par la main les deux plus belles filles du bal, Sylphide à gauche, Jeannette, sa partenaire habituelle, à droite. Chacune rivalisait par des sourires à pleine dents et de regards incendiaires. Les danses de paso doble rapprochaient les corps et chacune faisait tout pour prendre la place de l’autre. Jaume était inusable et  les filles s’épuisaient. Jeannette pressentait le pire ! Que Sylphide lui vole son Jaume ! Entre deux coblas, Jeannette alla querir conseil auprès de sa grand-mère qui était assise au pied de l’orchestre sur le banc des anciennes pour pouvoir,  depuis cette situation privilégiée d’où l’on pouvait tout voir, exercer avec passion leur réputation d’entremetteuses. En prenant les mains de la belle dans les siennes tout déformées par la vieillesse, les yeux dans les yeux, la Grand-mère susurra à l’oreille de Jeannette :

— Prends-garde, ma belle, si tu veux te le garder, ton Jaume, vient le temps où il va falloir que tu lui accordes plus que quelques baisers volés ! Crois-moi ! La sirène, car comme tu me le racontes, à mon avis, il y a des choses surnaturelles dans cette fille qui sait ce qu’elle veut et a des arguments à faire valoir ! N’oublies pas que Jaume fut sauvé des eaux par enchantement et craint qu’il soit ensorcelé !

Deux gros poutous sur les joues de sa grand-mère et voilà la Jeannette confortée par ce précieux conseil ! Au bout de la nuit, Sylphide souffrant atrocement de ses nouvelle jambes et moins entraînée à la danse, et pour cause, demanda pitié et partit s’assoir, laissant la piste de danse à Jeannette qui, seule avec son amoureux, en profita pour finir de le séduire avec des promesses que rien ne pouvait différer ! Le couple s’éclipsa dans la nuit pour rejoindre la cabane de pêche où ils abritèrent leur amour.

Et Jeannette sut qu’elle avait gagné lorsqu’elle apprit que sa rivale avait refusé toutes avances aux prétendants lorgnant sur ses rondeurs et que dépitée par le manque de considération de Jaume, qu’elle avait sauvé des eaux, elle repoussa toutes les avances qui lui furent faites et se réfugia derrière l’estrade pour pleurer son chagrin. Quant à son avenir, il s’avérait très incertain : il fallait craindre que Neptune mette à exécution ses menaces ! Suivie du coin de l’œil par la doyenne des grand-mères assises au pied de l’orchestre, à qui il ne fallait pas raconter de balivernes et qui avait réponse à toutes les questions de cœur, il fut décrété à l’unanimité non sans quelques sourires au coin des lèvres et pour faire taire les rumeurs qui commençaient à circuler parmi les spectateurs, et aussi  pour que l’honneur de tous soit sauf :

« LA PETITE SIRENE REVIENT  ET N’A PAS ENVIE DE DANSER CAR ELLE A MAL AUX PIEDS »

Ne serait-ce pas plutôt un mal de cœur ?

Mais l’histoire ne se termine pas ainsi ! Neptune, également Dieu des profondeurs et des tremblements de terre, mettrait-il sa menace à exécution ?

Parti à la mi-nuit, car il ne goutait ni aux festivités ni aux histoires abracadabrantesque, Aristide, homme natif du pays, méditait et travaillait dans son atelier, une baraque faite de bric et de broc attenante à sa maison dite « la métairie », blottie dans la vallée de la Roume à l’abri des importuns. L’artiste, d’une réputation déjà affirmée et reconnue par ses pairs et les amateurs d’œuvres d’art,  avait besoin de s’isoler pour créer. A l’aube, alors qu’il s’était assoupi devant la toile à peindre en cours, il fut surpris par un tremblement de terre, pas plus intense que ceux habituellement ressentis de loin en loin dans le Roussillon.

— Tiens, pensa Aristide, voilà qui cadre bien avec toute cette histoire. Ils vont tous penser à une intervention divine ! Un noyé sauvé par une sirène qui s’expose ensuite en lieu public puis disparait, et par-dessus de tout cela, un tremblement de terre ! De là à imaginer l’intervention de Neptune n’est pas étonnant !  Ce qu’il ne savait pas, c’est que Neptune, rendu furieux par l’échec de Sylphide, et le dieu des Arts, Appollon, s’entendirent entre eux pour solliciter l’aide d’Aristide. Aristide reçut alors par transmission de pensée une inspiration créative qu’il perçut comme une révélation. Toute affaire cessante, il entreprit de pétrir la terre nécessaire pour fabriquer en modèle réduit la statue d’une splendide femme nue assise et songeuse qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à Sylphide. Il savait déjà qu’il la baptiserait « Méditerranée »  puisque c’est de ses eaux là qu’elle avait surgi. Une fois remise à sa taille humaine, moulée et coulée dans le bronze, elle serait destinée à orner le socle de son tombeau.

 

Pour preuve de toute cette histoire ? Allez donc, après cette lecture, sans quitter BANYOULS, vous recueillir devant la statue « Méditerranée » érigée en l’honneur d’Aristide MAILLOL devant son musée. En prêtant bien l’oreille, vous pourriez entendre, porté par le vent, et si les Dieux y consentent, le doux murmure de ce prénom : Sylphide.

Mais chacun est libre de croire on non à ce conte pourvu qu’il vous fasse rêver !

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